Eric R.

par (Libraire)
22 juin 2022

Vertigineux

Nous avions pris une claque avec Le Démon de la Colline aux Loups qui a révélé la naissance d’un écrivain.

Dimitri Rouchon-Borie passe le plus clair de son temps dans les tribunaux, qu’il appelle « la justice ordinaire », celle des tribunaux correctionnels, des comparutions immédiates. De ces heures dans les prétoires, il reconstitue une forme d’humanité. Il donne à entendre l’indicible, l’incompréhensible, l’extraordinaire caché dans l’ordinaire.

C’est l’histoire de personnes que l’on ne rencontre guère, ces êtres transparents, ces « gens de peu » dont on ne peut dire si il faut les plaindre ou les moquer. Beaucoup sont des déclassés, des sans amour, des alcooliques, des drogués, pour qui le tribunal en comparution immédiate est une étape connue d’un parcours habituel. C’est la France des tournées de la Bac du samedi soir, celle des heurts de voisinage, du racisme ordinaire, de la bêtise ordinaire. De la détresse ordinaire. Même les magistrats sont à dimension humaine, sidérés parfois par ce qu’ils entendent et les avocats ne sont pas les ténors médiatisés. Ils, elles essaient de défendre l’indéfendable au nom du droit et du respect dû à chaque individu. L’auteur ne prend pas partie, il révèle ce qu’il appelle « les plaies de la vie ordinaire » et nous laisse le soin de tenter de les panser, de les penser.

Chronique complète :

Nous avions pris une claque. Une sensation de vertige. La lecture de « « Le Démon de la Colline aux Loups », cette plongée dans les ténèbres, avait révélé la naissance d’un véritable écrivain.

On ne peut comprendre les livres de l'auteur, Dimitri Rouchon-Borie, si on ne sait qu'il passe le plus clair de son temps dans les tribunaux, non pas pour des procès retentissants mais pour ce qu’il appelle « la justice ordinaire », celle des tribunaux correctionnels, des comparutions immédiates. De ces heures dans les prétoires, il reconstitue une forme d’humanité. Il donne à entendre l’indicible, l’incompréhensible, l’extraordinaire caché dans l’ordinaire. La quatrième de couverture dit à juste titre que Fariboles est dans « la lignée de Raymond Depardon et de sa 10 ème Chambre » dans laquelle le cinéaste a posé simplement sa caméra et filme en plans fixes les accusés. Dimitri Bouchon-Borie remplace la caméra par les mots, ses mots et s’il ne transpose pas la réalité objective, il nous la montre plus concrètement, plus réellement. Les mots sont essentiels dans une salle d’audience. Ce sont eux qui sont les premiers marqueurs sociaux, eux qui définissent extérieurement un être mieux que son attitude ou ses vêtements.

« Je suis le bouquet mystère » dit un inculpé, plus sûrement le bouc émissaire d’un milieu social où l’on ne dispose pas du vocabulaire nécessaire pour s’intégrer. Que l’on ne s’y méprenne pas, ce livre n’est pas un recueil de bons mots, une sorte de « Brèves de tribunaux » même si certaines scènes prêtent parfois à sourire tant le réel dépasse l’imaginable. Le presque criminel côtoie l’insignifiant, la colère presque assassine bordure un problème de circulation. C’est l’histoire de personnes que l’on ne rencontre guère, ces êtres transparents, ces « gens de peu » dont on ne peut dire si il faut les plaindre ou les moquer. Beaucoup sont des déclassés, des sans amour, des alcooliques, des drogués, pour qui le tribunal en comparution immédiate est une étape connue d’un parcours habituel.
C’est la France des tournées de la Bac du samedi soir qui nous est dite, celle des heurts de voisinage, du racisme ordinaire, de la bêtise ordinaire. De la détresse ordinaire.

Même les magistrats ici sont à dimension humaine, sidérés parfois par ce qu’ils entendent et les avocats ne sont pas les ténors médiatisés. Ils, elles essaient de défendre l’indéfendable au nom du droit et du respect dû à chaque individu. L’auteur ne prend pas partie, ne dit rien d’autre que sa vérité, celle des attitudes, des expressions, des à côté de la salle du tribunal. Il révèle ce qu’il appelle « les plaies de la vie ordinaire » et nous laisse le soin de tenter de les panser, de les penser.

24,95
par (Libraire)
9 juin 2022

Passionnant

Fabien Toulmé avec son trait faussement naïf a deux domaines de prédilection: celui de l’intime qu’il décrit à merveille (Ce n’est pas toi que j’attendais, Suzette) ou celui du reportage, du « politique » (la trilogie de L’Odyssée d’Hakim). C’est ce dernier champ qu’il explore avec En Lutte.

Trois résistances populaires à travers l’expérience et le récit de trois femmes. D’abord la révolution citoyenne au Liban, la Thawra que décrypte une militante, Nidal. Puis celle d’une favella au Brésil. Là encore une militante à la tête d’un mouvement pour refuser la destruction d’un quartier populaire au profit de l’installation d’un éco parc. Enfin le témoignage édifiant au Bénin d’une féministe, Chanceline, qui raconte la condition de la femme dans un pays empêtré dans ses traditions.

A travers ces expériences Fabien Toulmé pose les questions de la globalisation de ces luttes simultanées dans le monde, de leur spécificité et surtout de leur ressemblance. Il cherche également à comprendre les raisons d’un militantisme personnel dont, a priori, on ne peut rien attendre pour soi mais qui est uniquement profitable aux autres et à la communauté. A ce titre on constate que ce sont trois femmes qui sont les porte-paroles de ces mouvements, trois femmes non par choix délibéré de l’auteur mais parce qu’elles sont les porteuses légitimes de causes militantes liées à la santé, aux enfants, à la maisonnée. Ces éclairages rétrospectifs passionnants sont apportés par l’intervention, qui clôture chaque voyage, du sociologue Olivier Fillieule qui travaille sur les questions de lutte et de militantisme.

On retrouve toujours avec cet auteur que nous aimons à La Grande Ourse, une forte empathie. Il écrit que cet album aura probablement des suites. On s’en réjouit car tant qu’il y aura des femmes et des hommes qui habiteront notre Terre pour l’améliorer, la soigner, il y aura des êtres à dessiner et à rencontrer. Et les rencontres Fabien Toulmé sait les provoquer et les raconter.

Vanessa et Eric

par (Libraire)
1 juin 2022

Magistral !

Six cases sur fond blanc. Six cases comme une cellule. Six cases pour enfermer un jeune homme de 18 ans, pour l’enfermer dans la torpeur. Encore plus, dans l’incompréhension.
Six cases silencieuses, magnifiques où Tripp est en train de penser, de redouter l’inimaginable. Il s’assied. Il lève la tête vers le plafond. Ou le ciel. Il se lève. Se rassied. Son petit frère de 11 ans, Gilles est en train de mourir. Est déjà mort. Dans un accident de la route, fracassé par un chauffard sur le marche pied d’une roulotte, sur la route heureuse de vacances familiales en Bretagne dans la chaleur de l’été 76.

Il est des moments de l’existence, graves, drôles ou intimes où les mots sont insuffisants, incomplets ou de trop. Alors le dessin devient indispensable. Tripp nous avait déjà ébahi avec sa manière de raconter sa sexualité dans les deux premiers tomes d’Extases et une nouvelle fois son trait dit tout du drame intime dans des cases silencieuses sur lesquelles on s’arrête de longues secondes comme s’il nous laissait le silence pour mettre nos propres mots en place. Des mots ou des cris. Ou des pleurs. Le dessin comme métaphore, le noir pour le vide, la couleur pour le retour à la vie. Nous aimerions tant, nous aussi, avoir ce talent pour dire en images combien cette BD hors normes nous a touché, ému, bouleversé.

Puisque nous ne disposons que de pauvres syllabes, tentons avec leur insuffisance de dire que quarante cinq années après l’accident Tripp reprend l’histoire du 5 Août 1976 et la mène jusqu’à aujourd’hui. Il confronte ses souvenirs et l’invraisemblable processus de la mémoire aux témoignages de sa mère, de ses frères et soeurs. Il remonte le temps. Celui de la main de son frère sur le marche pied de la roulotte, qu’il lâche un instant, l’instant du fracas d’un corps sur la carrosserie d’une voiture à contresens.

Mais plus qu’une Bd sur la mort c’est une histoire de la suite que raconte Le petit frère: « C’est un livre sur le deuil, sur l’après, sur la vie qui continue » déclare l’auteur car si on comprend et on accepte la mort d’une personne âgée à la vie remplie, personne n’est prêt à celle d’un enfant. Des scènes du recueillement familial aux pages inoubliables de l’enterrement, le lecteur suit « l’explosion filmée au super ralenti » d’une famille marquée par le cynisme d’un procès odieux, l’absence de compassion chez le coupable. Chacun manifeste à sa manière son deuil et son désarroi: mutisme pour la mère, obsession pour le père qui multiplie à l’infini les dessins du portrait figé de Gilles, silence pour Dominique l’autre petit frère mais, pour tous, quarante plus tard la découverte du sentiment individuel de culpabilité: une main lâchée, une pensée détestable avant l’accident, une présence à vélo derrière la roulotte. Chacun avoue enfin s’être lesté d’un poids trop lourd.

On dit d’un écrivain qu’il a du style, que son écriture est fluide, autant de termes applicables au récit illustré de Tripp qui choisit les bons moments, les bons mots, les bonnes séquences sur lesquels il appose des dessins graphiquement magnifiques et justes: zoom, plongée, contre plongée, plan fixe répété, cases silencieuses qui se suivent comme des séquences cinématographiques, autant de procédés qui nous amènent aux moments forts. Comment expliquer sinon le poids d’une image représentant l’arrière des crânes et des cheveux des personnes se pressant au cimetière, image précédée de cinq pages muettes qui disent l’atmosphère comme un long plan séquence?

Que le lecteur se rassure l’auteur ne nous impose pas un pathos. Lui qui craignait « un récit intellectuel » avec « les violons et les grands orchestres » a réussi son pari d’imposer un rythme et une tonalité à hauteur du drame, à hauteur de femmes et d’hommes. Car après tout il faut survivre, plus ou moins bien. On compose. On se ferme parfois dans une boîte, en position foetale.

Et puis la vie revient, le couvercle de la boîte s’ouvre, et la route de l’accident devient colorée, bordée de fleurs estivales. Deux ans et cinq jours de travail, d’écriture et de dessin pour passer du noir et blanc à la couleur. Et pour que la main tendue à Gilles, puis lâchée le jour de l’accident devienne une main tendue au ciel et aux nuages. Deux ans et cinq jours pour que la mémoire d’un petit garçon de 11 ans, espiègle et beau comme un ange soit préservée. A jamais.

par (Libraire)
30 mai 2022

Chainon manquant indispensable

Cela explose de partout. La boue ensevelit des morceaux de cadavres. Les corbeaux se repaissent des déchets humains. Le canon gronde en permanence. Les hommes sont disloqués. Les villages détruits. Le monde se transforme en vaste charnier. Comment imaginer que Céline ne puisse avoir écrit sur ces moments où la raison humaine n’a plus de sens, où la démesure l’emporte, lui qui de surcroit a participé à cette vaste boucherie. Bien entendu il y avait déjà les pages incomplètes de Casse-Pipe où il racontait son engagement dans la cavalerie et une évocation de la blessure au front de Bardamu dans Le Voyage au bout de la nuit mais si on savait qu’il avait été blessé dès les premiers mois du conflit, on ne pouvait pas ne pas concevoir qu’il ne raconte sa détestation de la guerre en mêlant comme toujours la réalité de son existence et sa fantasque et incontrôlée imagination.

Encore fallait il trouver ce texte obligé que l’écrivain évoquait souvent. On rappellera donc brièvement que Céline lors de sa fuite en 1944 laissa dans son appartement de la rue Girardon à Paris des manuscrits qui furent volés à la Libération de Paris par des « Libérateurs », appelés ainsi dédaigneusement par l’écrivain. Un anonyme remet en 1980 au journaliste Jean-Pierre Thibaudat des sacs contenant plus de cinq mille pages de manuscrits céliniens inédits, documents qui seront remis en 2021, après de nombreuses péripéties, aux ayants droits, Lucette Destouches, veuve de l’écrivain, étant désormais décédée.

« Guerre » est le premier manuscrit rendu public, après de très rapides mais complets et indispensables travaux de transcription et d’études. Le texte qui nous est ainsi livré est donc un premier jet, raturé, corrigé, nécessitant normalement une relecture attentive, corrections et suppressions des répétitions par exemple. Que l’on ne s’y méprenne pas, cette « première version » de l’écrivain de Meudon dit l’essentiel, et n’est en aucune manière un brouillon mais une oeuvre à part entière. Le travail remarquable fait autour du manuscrit met à jour les noms des personnages qui changent parfois, comme les grades des militaires mais l’essentiel est là: le génie de l’écriture, le style incomparable, la flamboyance des mots, la violence des sentiments, la vision unique du monde. Et toujours cette invention de la vie.

Le maréchal des logis Destouches fut soigné en 1914 à Hazebrouck puis aux Invalides. Ferdinand seul rescapé de son régiment erre à travers la campagne avant d’arriver et d’être soigné à Ypres puis à Peurdu sur-la-Lys. Il ne dort plus, il est l’objet de désir de l’infirmière Lespinasse qui pourrait rappeler la liaison de Céline avec Alice David, il perd beaucoup de ses facultés, isolé de ses compagnons de chambrée avec qui il partage peu de choses. Ferdinand ne se mélange pas et il faudra l’amitié d’un souteneur, Bébert, qui fait venir sa femme, une prostituée, pour qu’il sorte du Virginal Secours, et décrive de manière prodigieuse la petite vie d’une ville proche du front, où le canon se fait entendre perpétuellement. On entre dans le bar de la place, on dine chez un agent d’assurances, notable du lieu, on est dans la chambre avec Angèle qui offre ses charmes aux officiers anglais de « classe élevée ». Plus qu’ailleurs le sexe a une importance primordiale dans ce texte, mais la sexualité à la manière de Céline, pas celle des caresses et des mots doux, mais celle animale d’un besoin, d’une obligation, d’un désir brut et sauvage.
Foisonnant d’outrances, d’exagérations, de délires, Céline glisse comme à son habitude quelques moments rares de poésie, de repos comme s’il brisait la cuirasse de son cynisme pour dire à sa manière que la vie peut parfois être aussi belle et tendre. Cette expérience de la guerre deviendra récurrente dans toute son oeuvre à venir, son désaveu et désamour de l’humanité « celle qu’on croit quand on a vingt ans », trouve racine dans cette expérience traumatisante psychologiquement comme physiquement.

« J’ai attrapé la guerre dans ma tête » écrit il. Bourdonnante jusqu’à la fin de sa vie des bruits de canon qui envahiront son esprit, elle irradiera le reste de son oeuvre et de son existence, ne sachant pas encore qu’un second conflit modifierait encore plus profondément le cours des choses.

par (Libraire)
18 mai 2022

Tout simplement magique, et magnifique !

Il y a mille manières de dessiner une femme. Mille, mais aucune ne ressemble à celles de Nuria Tamarit. Les femmes de la jeune dessinatrice espagnole ont une silhouette faite de rondeurs, de courbes entourées de traits noirs comme ceux des peintres nabis. Surtout, elles ont des cheveux tels des casques enveloppants, des visages allongés, un petit nez discret. Et elles sont grandes, très grandes. L’égal des hommes, voire plus comme la BD précédente « Géante », véritable révélation dans laquelle au fil des pages se côtoyaient déjà des principes chers à l’autrice, le féminisme et l’écologie, auxquels on peut ajouter un goût certain pour les contes et le fantastique. Ce deuxième album, où cette fois ci Nuria Tamarit, réalise à la fois le dessin et le scénario, nous emmène donc dans un univers connu, proche de Géante, où les hommes sont souvent violents et les femmes victimes.

Les hommes, des orpailleurs, ont les traits marqués, taillés à la serpe, leurs bouches n’expriment que des jurons, ne crachent que des menaces. Leurs dents sont identiques à celles des loups ou des chiens qu’ils utilisent comme des armes de combat. Ils détruisent la Terre qu’ils ne contemplent que par l’or qu’elle est susceptible de leur donner. Peu importe d’être enchainés si leurs chaines sont en or. Ils détestent les femmes, faibles, qui les retardent dans leurs voyages.

Les femmes sont au nombre de trois. Toutes estropiées physiquement et moralement par la vie. Et par les hommes. Opa est la femme médecin, celle qui accompagne les hommes lors de leurs expéditions et qui doit les sauver de leur imprudence et de leur forfanterie. Tala est la guide, soumise à un homme qui a tué ses parents. Elle connait le Monde comme personne et peut perdre les intrus. Joana est la conteuse. Elle vient d’ailleurs, elle est différente, elle a échoué dans la neige et le froid, fuyant un autre Monde autrefois béni mais détruit par la guerre. Et après avoir échoué dans sa quête d’or, elle ne rêve que d’une chose, retrouver son pays d’avant, celui du chaud et du soleil, de la Terre harmonieuse qui donne beaucoup lorsque l’on lui demande peu. A trois que peuvent elles faire contre des hommes veules et forts? Elle peuvent s’unir dans un voyage où elles allient leurs forces, leurs histoires et leurs vies si différentes.

Contrastes: lumière noirceur, bonté méchanceté, bonheur malheur, solidarité égoïsme, ce sont deux mondes que Nuria Tamarit dessine avec un talent inouï. Comme le Bien et le Mal ses pages alternent entre une flamboyance lumineuse et une noirceur sans concession. On tourne une page et on quitte un dessin concentrationnaire pour retrouver une Arcadie rêvée. Les couleurs explosent comme dans un Paradis perdu. On pense bien entendu à Jack London et à son monde de violence même si cette fois-ci les chiens et les loups sont les alliés des hommes dans leur violence. Peut être faudra t’il alors une louve gigantesque, dessinée de manière allégorique exceptionnelle pour rendre justice? Comme dans les contes pour enfants qui donnent à réfléchir aux adultes.

Impossible d’ignorer cette ode à la nature magnifiée par des dessins pleine-pages d’une beauté à couper le souffle. Levers et couchers de soleil, nuit intemporelle, le lecteur n’a qu’une envie, conserver dans la rétine de ses yeux, ces images si proches et si lointaines.